Pourquoi notre système électoral est-il mauvais (et « truqué »)

Donald Trump a raison sur un point : le système est « truqué » ! Cependant, ce n’est probablement pas de la façon qu’il avance. Ce que je vais mettre en avant n’est pas une spécificité française parce qu’elle concerne la plupart des pays développés. Lorsqu’il nous faut élire quelqu’un pour une tâche donnée, qu’il s’agisse du président ou simplement d’un délégué de classe, nous utilisons souvent un système à deux tours !

À noter : je sais que les États-Unis (entre autres) ont un système d’élection partisan, ce qui est un peu différent. Cependant, le système que je critique est très similaire, parce que les inconvénients sont les mêmes : il ne reflète pas ce que souhaite la société.

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Pourquoi n’est-ce pas pertinent ?

Les raisons du système à deux tours

Vous souvenez-vous de la personne que vous détestiez profondément à l’école ? Moi oui. Eh bien, imaginez que c’est l’élection des délégués de classe, et que son nouveau nom est Pmurt (je sais, un nom idiot). Contre lui, se trouve un de vos excellents amis dont le nom est Jean Dujardin (je sais, super nom), et quelqu’un que vous aimez (mais moins que Dujardin, bien sûr) qui s’appelle Rambo. Maintenant, ajoutons quelques variables. Il y a 30 votants dans la classe, 13 d’entre eux votent pour Pmurt, mais vous et tous les autres le détestent et choisissent votre ami ou Rambo. Si le système n’a qu’un tour, la personne que vous et 16 personnes détestez aurait été élue. C’est la raison qui justifie les « deux tours ».

Hélas, ce système ne peut gérer efficacement la plupart des autres situations. Par exemple, ajoutons simplement quelques candidates dans notre élection de délégué de classe.

Les limites du système à deux tours

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En France en 2002, nous nous sommes trouvés confrontés à une situation préoccupante : notre élection présidentielle. Il y avait 16 candidats au début : 9 étaient de gauche, 6 étaient de droite et 2 étaient centristes.

Après le premier tour, 2 candidats restaient : Jacques Chirac (de droite) et Jean-Marie Le Pen (d’extrême droite). Pourquoi n’avons-nous pas eu notre second tour habituel « droite/gauche » ? Parce que les votes de gauche se sont diffusés parmi 9 candidats. Lionel Jospin (socialiste), qui était le principal candidat de gauche, n’a pas assez unifié l’électorat de l’aile gauche (voir l’image).

Jacques Chirac a gagné à l’issue du second tour, avec 80 % des votes ! En réalité, selon les sondages d’opinion de l’époque, s’il avait été contre Lionel Jospin, il aurait perdu. Les gens n’ont pas voté ainsi parce qu’ils adoraient Chirac, mais parce qu’ils détestaient Le Pen.

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Rapidement, on voit l’enjeu principal : il s’agit de stratégie, et non de démocratie ! Ce phénomène ne peut pas refléter ce que veut le pays. On ne peut pas poser une question binaire « oui ou non » si l’on veut résumer fidèlement ce que demande la nation ! Même au sein d’une sensibilité donnée, il est extrêmement rare de tomber d’accord avec tout ce qu’un candidat propose, et pourtant on ne peut répondre que « Je vous aime » ou « Partez » ! De plus, les votants ne peuvent pas déclarer ce que serait leur pire scénario ! Qui veulent-ils le moins ? Cela pourrait être quelque chose à prendre en compte afin d’élire le chef de la nation…

Encore plus : et les autres candidats ? Certains d’entre eux ont atteint un score plutôt impressionnant, avec, par exemple, François Bayrou (centriste) et ses presque 7 %, ou même Noël Mamère (« Les Verts », écologiste) avec ses 5,25 % (meilleur score de l’histoire pour un défenseur de l’environnement). Cela signifie que des millions de personnes ont dit quelque chose, qui pourrait être retenu comme pertinent aussi ? Notre système à deux tours broie les petits candidats, cependant, ils représentent une sensibilité, une demande issue d’une partie de la nation. Bien sûr ils ne peuvent gagner, mais demander à tout un chacun de juger ce qu’ils ont à donner ne semble pas fantaisiste.

Une idée intéressante : le jugement majoritaire

Il existe un système qui peut résoudre cela : le jugement majoritaire ! Il a été théorisé par deux scientifiques français, Michel Balinski et Rida Laraki, et s’est basé sur une théorie mathématique élaborée au MIT en 2011.

Le principe est simple : les votants doivent donner une mention à tous les candidats entre cinq et sept possibilités tels que « Très bien », « Bien », « Assez bien », « Satisfaisant », « Insuffisant » ou « À rejeter ». Les votants peuvent attribuer la même mention à plusieurs candidats et ils peuvent exprimer un désaccord total avec la totalité d’entre eux s’ils le souhaitent (ce qui résout aussi le débat sur le vote blanc). Le gagnant est celui qui détient la meilleure note médiane, trouvée en triant leur liste de note et en déterminant celle du milieu. Si le milieu tombe entre deux notes différentes, la plus basse d’entre elles est retenue. De plus, s’il y a une égalité, l’une de ces notes est supprimée de la liste de chaque candidat restant, et une nouvelle médiane est déterminée jusqu’à ce qu’il y ait un gagnant incontestable.

Par exemple, si les notes classées du candidat X étaient (« Bien », « Bien », « Satisfaisant », « Mauvais »), alors que le candidat Y a eu (« Excellent », « Satisfaisant », « Satisfaisant », « Satisfaisant »), les médianes moyennes seraient dans les deux cas « Satisfaisant ». Après avoir retiré un « Satisfaisant » de chaque liste, les nouvelles listes sont, respectivement, (« Bien », « Bien », « Mauvais ») et (« Excellent », « Satisfaisant », « Satisfaisant »), donc X gagnerait avec une médiane recalculée de « Bon ». Voir Wikipédia « Jugement majoritaire ».

Ce système a été prouvé mathématiquement comme étant celui qui réduit le mieux les paradoxes d’Arrow et de Condorcet ! Balinski et Laraki ont rédigé un livre à propos de leur travail : « Majority Judgment — Measuring, Ranking, and Electing » (Jugement majoritaire – mesurer, classer et élire). Ils ont construit leur démonstration mathématique, mais ont aussi parlé de quelques spécificités qu’ils ont trouvées : l’importance des questions et réponses littérales, ou l’obligation de mettre en avant une question précise posée durant le processus, par exemple.

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